PLAY
Dans la seconde moitié des années 1990, Moby est au fond du trou. Son album précédent, Animal Rights (1996), un disque rageur plein de guitares punk et metal, a été un désastre critique et commercial. En première partie de Soundgarden, il se fait jeter des trucs à la figure tous les soirs ; à ses propres concerts, il joue devant une cinquantaine de personnes. Il pense sérieusement à arrêter. Play, commencé en août 1997 dans son home studio de Mott Street, à Manhattan, doit être son dernier album, et il envisage même de reprendre des études d'architecture.
L'idée de génie vient d'un coffret prêté par un ami : Sounds of the South, des enregistrements de terrain réalisés par le folkloriste Alan Lomax dans le sud des États-Unis. Moby construit ses morceaux autour de ces voix d'un autre temps : Bessie Jones sur « Honey », Boy Blue sur « Find My Baby », Vera Hall sur « Natural Blues ». De vieux enregistrements de gospel portent « Why Does My Heart Feel So Bad? » et « Run On ». Par-dessus, il pose des beats downtempo, des nappes de synthé et du piano. Le blues des anciens rencontre l'électro de la fin du siècle, et ça marche. Moby chante aussi lui-même, sur « Porcelain » et « South Side », et la seconde moitié du disque glisse vers des instrumentaux de plus en plus cotonneux : il disait l'avoir construit pour qu'il « démarre plein d'énergie, puis se dissolve dans un brouillard opiacé ».
Aux États-Unis, toutes les grandes maisons de disques le refusent, avant que le label V2 ne l'accepte. À sa sortie, en mai 1999, c'est le bide : 33e place au Royaume-Uni puis la dégringolade, et une quarantaine de personnes au premier concert de la tournée, au sous-sol d'un Virgin Megastore new-yorkais. Alors son équipe se met à accepter les demandes d'utilisation de ses morceaux au cinéma, à la télé et dans la pub. Play devient le premier album dont tous les titres ont été cédés sous licence. « Porcelain » atterrit dans La Plage de Danny Boyle, les radios suivent, et au printemps 2000, près d'un an après sa sortie, l'album grimpe à la première place au Royaume-Uni.
Bilan : plus de 12 millions d'exemplaires, disque de platine dans plus de 20 pays, huit singles, un clip de « Natural Blues » signé David LaChapelle avec Christina Ricci en ange, et une place parmi les albums électro les plus vendus de tous les temps. Adele le cite même comme une influence de son album 25. Le revers, c'est l'overdose : ces morceaux ont tellement servi dans les pubs qu'on a parfois du mal à les écouter sans penser à une voiture. Pitchfork jugeait le résultat « amusant et fonctionnel, mais jetable », et dix-huit titres pour 63 minutes, c'est un peu long : la fin s'étire. Reste un disque né pour enterrer une carrière, qui a fini par faire danser la planète sur des voix de blues d'un autre temps.
✓ Ce qui fonctionne
- Des voix de blues et de gospel exhumées des archives d'Alan Lomax, portées par des beats downtempo
- « Porcelain », « Natural Blues », « Why Does My Heart Feel So Bad? » : des classiques de l'électro
- Un disque pensé comme un voyage, de l'énergie du début au brouillard de la fin
- L'album de la dernière chance devenu phénomène mondial : un come-back improbable
✗ Ce qui ne fonctionne pas
- Dix-huit titres et 63 minutes : la seconde moitié s'étire
- Des morceaux tellement utilisés dans la pub qu'on a du mal à les écouter sans penser à une marque
« Play devait enterrer la carrière de Moby. Il a fini par faire danser la planète sur des voix de blues d'un autre temps. »
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