MARTYRS
Le 29 mai 2008, la commission de classification des œuvres cinématographiques interdit Martyrs aux moins de 18 ans, à 13 voix contre 12. Pour un film de genre français, c'est un arrêt de mort commercial, et la profession monte au créneau : manifestation devant le ministère de la Culture le 13 juin, réalisateurs et journalistes de cinéma qui crient à la censure. La ministre Christine Albanel demande une révision, et le film sort le 3 septembre 2008, interdit aux moins de 16 ans avec un avertissement qui parle d'images « extrêmement éprouvantes ». Quelques mois plus tôt, au Marché du film de Cannes, des spectateurs avaient déjà quitté la salle.
France, début des années 1970 : Lucie, enlevée et torturée pendant des mois, est retrouvée errante sur une route de campagne. Quinze ans plus tard, elle croit avoir retrouvé ses bourreaux et débarque chez eux, fusil de chasse à la main, avant d'appeler à l'aide Anna, sa seule amie. Mylène Jampanoï et Morjana Alaoui portent le film à bout de bras, face à Catherine Bégin en énigmatique « Mademoiselle ». Sans rien dévoiler : la seconde moitié change complètement de nature, et ce qui ressemblait à un film de vengeance devient une interrogation glaçante sur la souffrance, et sur le mot qui donne son titre au film : « martyr », « témoin » en grec.
Tourné au Québec en 2007 pour 2,8 millions d'euros, Martyrs emprunte son dernier plan à La Passion de Jeanne d'Arc de Dreyer : Laugier avait collé une image de Falconetti en Jeanne mourante sur la dernière page de son scénario. Les maquillages sont le dernier travail de Benoît Lestang, maquilleur de renom du cinéma de genre français (Le Pacte des loups, Saint Ange), disparu en juillet 2008 avant la sortie ; il a été récompensé à titre posthume à Sitges, avec Adrien Morot.
À sa sortie, la critique se coupe en deux : Mad Movies, Libération ou Première applaudissent, Le Parisien, L'Express ou Le Nouvel Observateur rejettent. 95 226 entrées en France ; aux États-Unis, la Weinstein Company, qui a acheté les droits, ne le sort jamais en salle. On le range dans la « New French Extremity », étiquette que Laugier récuse. Le temps a fait son œuvre : Time Out et Bloody Disgusting le classent parmi les 100 meilleurs films d'horreur de tous les temps, et Jordan Peele l'a fait voir à Lupita Nyong'o pour préparer Us. Le public de SensCritique reste partagé (6,3/10 sur 15 000 notes). ZZZpop le range au Hall of Fame : pas un film qu'on aime, un film dont on ne revient pas tout à fait.
✓ Ce qui fonctionne
- Mylène Jampanoï et Morjana Alaoui, engagées corps et âme
- Une seconde moitié qui renverse tout ce qu'on croyait regarder
- Un vrai propos sur la souffrance, loin du simple film de vengeance
- Le dernier travail de Benoît Lestang, primé à Sitges
✗ Ce qui ne fonctionne pas
- Une violence extrême, réservée à un public averti et préparé
- Un film qui divise toujours, critique comme public
« Un film qui a failli être interdit aux mineurs et qui hante encore le cinéma d'horreur. Pas un film qu'on aime : un film qu'on n'oublie pas. »
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