LE CABINET DU DOCTEUR CALIGARI
Berlin, hiver 1918. Deux pacifistes revenus écœurés de la Grande Guerre, Hans Janowitz et Carl Mayer, écrivent en six semaines l'histoire d'un hypnotiseur de foire, le docteur Caligari, qui envoie un somnambule, Cesare, tuer à sa place. Mayer avait simulé la folie pour échapper à l'armée et subi les examens d'un psychiatre militaire : c'est lui qui a servi de modèle à Caligari. Fritz Lang, pris par un autre tournage, laisse la place à Robert Wiene. Werner Krauss joue le docteur, Conrad Veidt le dormeur aux cheveux en pointes, et le film sort au Marmorhaus de Berlin le 26 février 1920.
Le vrai choc, c'est le décor. Hermann Warm, Walter Reimann et Walter Röhrig peignent les ombres et les rais de lumière directement sur les toiles : rues en spirale, murs penchés, fenêtres de travers, arbres en tentacules. Warm voulait des « dessins qui prennent vie ». Le producteur Rudolf Meinert dit oui pour des raisons commerciales, l'expressionnisme étant à la mode, et Erich Pommer jure que la toile peinte coûtait bien moins cher que des décors construits. Tout est tourné en studio, où la plupart des décors ne dépassent pas six mètres. Dernier coup de théâtre, très disputé : le récit-cadre et sa chute finale, que Janowitz a vécus comme un viol de son scénario. Le script retrouvé chez Werner Krauss, publié en 1995, montre pourtant qu'un cadre existait déjà, différent de celui du film.
En France, Louis Delluc organise une projection unique le 14 novembre 1921, puis le film tient l'affiche d'une même salle parisienne sept ans d'affilée, un record qui tiendra jusqu'à Emmanuelle (1974). Roger Ebert y voit sans doute « le premier vrai film d'horreur », et un sondage mondial de critiques le classe 12e meilleur film de tous les temps à l'Exposition de Bruxelles en 1958. Ses ombres irriguent les monstres Universal des années 1930 puis le film noir. Ce qui coince ? Ses détracteurs d'époque, Jean Epstein en tête, y voyaient un abus de décor. La caméra reste plantée, le montage est rare, l'ensemble sent le théâtre filmé, et seuls Krauss et Veidt jouent vraiment au diapason des toiles.
Sur TMDB, 7,93/10 pour 1 840 votes : 2💤. Plus d'un siècle après, ce cauchemar peint à la main a encore les angles plus aiguisés que bien des films d'horreur en haute définition.
✓ Ce qui fonctionne
- Des décors peints, ombres comprises, qui ne ressemblent à rien d'autre
- Conrad Veidt en somnambule, silhouette inoubliable
- Une chute finale qui retourne tout le récit
- 77 minutes pour l'acte de naissance du film d'horreur selon Roger Ebert
✗ Ce qui ne fonctionne pas
- Caméra fixe et montage rare : un côté théâtre filmé
- Les acteurs au jeu naturel détonnent au milieu des toiles expressionnistes
« Un film où même les murs ont l'air d'avoir perdu la raison. »
📺 Où le regarder
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