LES INNOCENTS
Le Tour d'écrou, la nouvelle de Henry James parue en 1898, laisse une question sans réponse : les fantômes qui rôdent autour de deux enfants existent-ils, ou seulement dans la tête de leur gouvernante ? William Archibald en avait tiré une pièce en 1950, en tranchant pour les fantômes. Jack Clayton, associé à la Nouvelle Vague britannique et décidé à ne pas s'y laisser enfermer, veut au contraire garder le doute. Il appelle Truman Capote, à qui l'historien Christopher Frayling attribue 90 % du script final, et confie le rôle de Miss Giddens à Deborah Kerr, 40 ans, quand l'héroïne du livre en a 20.
La Fox impose le CinemaScope, dont Clayton ne voulait pas. Le chef opérateur Freddie Francis en fait une arme : il noie les bords du cadre dans le noir, peint en noir les côtés de ses objectifs, fabrique des bougies à quatre ou cinq mèches et éclaire le centre si fort que Kerr arrive un jour sur le plateau en lunettes de soleil. Le film s'ouvre sur 45 secondes d'écran noir et une chanson, « O Willow Waly », qui reviendra hanter tout le récit. Daphne Oram y glisse des sons électroniques, sans être créditée. Kerr est à l'écran 95 minutes sur 99, et les enfants, Martin Stephens et Pamela Franklin, ne reçoivent que les pages du script débarrassées des éléments troubles destinés aux adultes.
Première à Londres le 24 novembre 1961, accueil chaleureux : Pauline Kael parle du « meilleur film de fantômes » qu'elle ait vu, Archibald et Capote décrochent un prix Edgar, le film est présenté à Cannes en 1962. Martin Scorsese le range parmi les onze films d'horreur les plus effrayants, Guillermo del Toro le cite pour Crimson Peak. Le reproche, formulé dès la sortie par Time : à trop pousser la lecture psychiatrique, le scénario dégonfle la peur pure du surnaturel. Et les longs fondus enchaînés du monteur Jim Clark, jugés « obsessionnels » par un historien du cinéma, peuvent sembler appuyés.
Sur TMDB, 7,5/10 pour 700 votes : 2💤. Une maison de campagne, deux enfants polis, une gouvernante qui prie : rien de plus inquiétant que le calme anglais.
✓ Ce qui fonctionne
- Deborah Kerr, sur le fil entre raison et folie
- Le CinemaScope de Freddie Francis, noyé d'ombre
- Une ambiguïté tenue jusqu'au bout
- Une ouverture sur écran noir qui donne le ton
✗ Ce qui ne fonctionne pas
- La lecture psychologique désamorce parfois la peur
- Des fondus enchaînés très appuyés
« Chez Clayton, le fantôme le plus effrayant, c'est le doute. »
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